2 avril, 06H30. Toujours beaucoup de vent et un froid bien piquant en ce début de matinée. Le vent souffle encore en tempête, une moyenne de cent kilomètres par heure avec des rafales qui atteindront cent quarante en fin de journée. Le ciel est dégagé, le soleil au rendez-vous. Nous en profitons pour plier les tentes et ranger le matériel après avoir pris un petit déjeuner sur le pouce. Départ à 0900 avec le vent de face. Echappées magnifiques sur le relief alentour. Depuis la veille, nous distinguons nettement à l’horizon l’arête montagneuse au pied de laquelle se situe le refuge. Ce n’est autre que le Myrdarjokull, Une étendue vierge et plate à l’apparence d’un lac nous en sépare. La neige ou plutôt les minuscules grains de glace chassés à l’horizontal par le vent tourbillonnant, donne l’impression d’une mer de nuage sur laquelle nous progresserions sans fin. Ce n’est, en fait que le plateau qui se prolonge. Mais que la route est encore longue. Malgré des visibilités assez médiocres, la pureté de l’air impose, comme en haute montagne, de multiplier les temps estimés par trois. Ce qui semble largement atteignable en deux, trois heures ne pourra être joint en moins de six. Un autre facteur à prendre en compte est notre vitesse de déplacement. Difficile avant d’être confronté aux météos locales, à l’ambiance du pays, et aux conditions polaires d’une telle entreprise, d’imaginer que notre vitesse moyenne puisse tomber par moment à moins de deux kilomètres par heure. Le groupe est pourtant bien entraîné. La plupart de ces membres se sont déjà confronté à des courses longues distances sur cent kilomètres. La benjamine de l’équipe, seule femme du groupe n’est autre que Karine Herry, championne de France de la discipline, vice-championne d’Europe et cinquième au monde. Trois heures avant d’atteindre le refuge, le vent se renforce encore. La visibilité tombe drastiquement. On se suit de très près. Le moindre écart quelque peu conséquent bouleverse notre rythme et rallonge la colonne au risque de se perdre. Nous naviguons essentiellement au GPS, le substrat magnétique, combiné à l’électricité statique dégagée par les conditions météorologiques rend la boussole un peu folle. Nous recevons le vent de pleine face, notre vitesse de progression devient franchement ridicule. Les gants sont trempés, les paires de rechange sont les bienvenues. Les rares descentes sont toujours aussi folkloriques. Chacun use de sa méthode, certain à califourchon sur la luge, d’autre, plus timoré, avec les guides de la pulka dans une main et les bâtons dans l’autre, y-a-t-il seulement une meilleure méthode. " Leifur ", quant à lui semble avoir une telle ascendance sur son traîneau, qu’il lui suffit d’un regarde par-dessus son épaule, quand celui-ci fait mine de le dépasser pour que tout rentre dans l’ordre immédiatement, serait-il magicien ? Cette journée reste pour moi le souvenir le plus pénible de cette aventure. Moins préparé que mes camarades, souffrant particulièrement des pieds, ma moyenne s’en ressent. Pas question pourtant de diminuer le rythme, le timing est d’une part trop serré, les conditions météos, d’autre part, impose que nous puissions rejoindre le refuge avant la tombée de la nuit. Claude me soulage de mon sac, Leifur de ma pulka. Ainsi allégé, je ne le lâche plus d’un mètre. Quelle démonstration de solidarité et de courage. Si quelques années passées sur les bancs des facs m’ont gratifié de belles leçons d’humilité sur le plan intellectuelle, je reçois aujourd’hui de la part de mes amis une tout aussi belle leçon sur le plan de la condition physique. Quelle journée extraordinaire, où des conditions météos abominables semblaient vouloir réduire à néant tous nos efforts et où un petit groupe d’hommes accompagnés d’un sacré bout de femme, à force volonté, courage, et solidarité est arrivé au bout de ses exigences. Merci au pays de m’avoir confronté à l’irréel, aujourd’hui j’ai reçu de sa part et de la part de tous ceux qui m’accompagnaient beaucoup plus que mon dû, un salaire royal. Le refuge " Tunggafell " est atteint à 1715. Ce soir, au milieu des habits qui pendent lamentablement partout dans le refuge dans l’espoir un peu vain de sécher d’ici le lendemain, Thierry, Hervé, qui a pris un jour de retard sur le déroulement des " surprises ", nous gratifient, de saucisses, foie gras, sauternes, accompagnés d’histoires et d’un poème de leur composition. A 2100 les ronflements de certain semblent narguer le vent qui à l’extérieur souffle toujours avec autant de virulence.