Monochromie acarpe d’un tableau qui accoise, acerbité d’un fruit sauvage qui brûle les couleurs de la toile, paysage amarescent qui respire l’angustie, à son contact on est frappé d’anhélation. Loin d’être réducteur, le mariage opéré du noir et puis du blanc tend vers l’essentiel. Il nous conduit ici dans les méandres d’une histoire tumultueuse, celle de la genèse.Larmes de frustration, de fatigue, d’épuisement, de douleur. Ce pays n’est qu’une gigantesque déchirure à la surface de la terre. Un cri morbide craché à la face des derniers pénitents venus narguer, dans un moment d’égarement, les reliefs sourds d’une nature déchaînée. Si le fait de ne pas connaître un paysage justifie à lui seul que l’on parte à sa rencontre, c’est ici une invitation permanente à venir partager la démesure d’une contrée hostile et intemporelle." Le bout rebelle du monde ", comme l’avaient nommé les vikings, fait figure de terre inachevée. Paysages torturés aux reliefs tourmentés. La force érosive du vent redessine les cratères égueulés, les champs de scories qui se perdent dans le lointain, les vallées glaciaires à perte de vue. Langues de givre traçant des chemins sinueux vers d’étranges destins. L’atmosphère dispensée en de tels lieux pousserait au désespoir les natures les plus optimistes.
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Voici cinq heures que nous avons quitté l’abri précaire, mais combien rassurant, de la tente. La veille, nous avions réussi à la monter dans des bourrasques qui dépassaient largement les cent kilomètres à l’heure.Chaque pas se fait un peu plus pesant, nous ne sommes plus qu’une suite échevelée de corps désabusés tendus vers l’horizon.Le vent se renforce chaque heure un peu plus. De minuscules cristaux de glace sont chassés au ras du sol et couvrent dans l’espace de curieuses arabesques. Ils sont les rejetons d’invisibles matrices. Doués d’une énergie insoupçonnée, comme si la vie s’imposait avec une force peu commune, l’impulsion vitale qui les anime ne semble pouvoir connaître aucun obstacle qui les freine dans leur course. Le dessin de ces figures mathématiques semble à la fois rassembler l’effort de toute une vie, l’apothéose d’une conclusion et la naissance d’une résurrection. Ils forment à la surface de la neige un relief en tout point semblable à celui dessiné par le sable sur les dunes du désert.La visibilité tombe par moment à moins de cent mètres et l’anémomètre franchit par instant la barre des trente cinq mètres par seconde. Cinquante kilos à tracter, à pousser, à tirer, à traîner, à lever, à porter, à trier, à ranger pour satisfaire nos besoins quotidiens. Les 4/5 se trouvent dans la pulka, petit traîneau à l’armature légère faite de plastique, le reste est rangé dans un sac à dos sur nos épaules. Assez de trimarder trente plaquettes de beurre, des pots de confiture, et les tubes concentrés de tarama qui, associé à la neige fondue que nous buvons quotidiennement, a réussi à me provoquer des troubles intestinaux et de sacrés irritations à l’anus. J’ai des entailles d’un demi centimètre de profondeur aux talons, je suis en train de perdre les ongles des pieds et j’ai le moral en berne. Nous en sommes au quatrième jour d’une saison en enfer.Mes compagnons d’infortune ont choisi pour moi un voyage qui ne me ressemble pas…Mais que suis-je donc venu faire dans cette galère ?
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Tout a en fait commencé début décembre. Un ami de longue date, spécialiste de raids ultimes et sportif accompli, m’annonce son intention de traverser l’Islande du nord au sud, début avril 2002. Tout émoustillé par une récente aventure africaine, j’envie dans mes propos le projet en gestation. La proposition redoutée claque comme un coup de fouet " Pourquoi ne viens-tu pas ? "Je dois avouer que l’Islande ne me tente pas, spécialement en hiver. La combinaison pluie, neige, glace et vent ne convenant guère à ma nature. Mes derniers souvenirs de l’île remontent à des lectures de jeunesse où Jules Vernes se taillait la part du lion et à la découverte, plus tardive, de Lotti qui ne fut jamais ma tasse de thé.Serais-je dans la peau d’un futur professeur Lindenbrock ou bien dans celle de Yann le malheureux pêcheur d’Islande ?J’hésite entre un à priori qui sonne comme une prophétie et le sentiment impérieux de profiter des occasions que la vie nous offre. L’expérience prouve qu’il s’en présente si peu qu’il faille parfois aller jusqu’à les provoquer. Ce qui préside à une destinée est souvent incontrôlable," Le trottoir d’en face nous appelle, le plus négatif serait de ne pas répondre à l’appel du trottoir d’en face " et ce qui emporte mon aval n’est pas en mon honneur. Une fille, docteur de son état, nous accompagne. Ma décision est prise, si une fille est capable de le faire…
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Une heure de plus est passée, le vent m’a envoyé par terre trois fois dans les vingt dernières minutes, j’ai les pieds trempés et un début de bronchite brûle mes poumons à chaque inspiration. " La fatigue du corps rend poreux, malléable, perméable, ouvert au langage du lieu " ; en ce sens la souffrance physique prend ici toute sa signification. Loin d’être une finalité, elle est le passage obligé vers une plus grande compréhension, vers une appréhension plus juste du monde qui nous entoure.Je reste concentré sur les talons des skis qui me précèdent. Le stress déclenche un phénomène de tunnellisation inquiétant. Le guide trace dans la neige le chiffre sept. Encore sept bornes avant le refuge. Ce qui devrait satisfaire une promenade dominicale s’annonce comme un calvaire. Nous marchons à deux kilomètres par heure, vent debout, encore trois heures de pénitence. La température sous abri, grâce à l’influence du Gulf Stream, voisine les moins quinze degrés Celsius, mais l’influence du vent qui souffle en tempête fait chuter vertigineusement celle-ci. Le blizzard souffle la neige en de gigantesques tourbillons qui achèvent de nous désorienter. L’influence magnétique du substrat combiné au potentiel électrique engendré par le vent affole le compas, nous naviguons à l’aide du GPS de plus en plus souvent.Je peine sous l’effort, le traîneau tiraille douloureusement mes hanches, le sac pèse lourdement sur mes épaules, je crache, tousse et me mouche régulièrement d’un revers de gant, la vue se trouble par instant. Engoncé dans le gore tex, une cagoule sur le visage, couvert de la tête au pied, je deviens étranger aux éléments déchaînés qui m’assaillent de tous côtés. Rien ne me touche, tout me fait mal. Je fonctionne au ralenti, cherchant à préserver chaque parcelle d’énergie. La savante économie de mes gestes a quelque chose de profondément lénifiant, j’aimerais m’asseoir et simplement attendre… Et si je n’étais pas là, et si je n’avais pas accepté, et si " je " était un autre, de plus en plus de difficulté à manier les propositions hypothétiques et à remettre les choses en perspective. C’est une progression exaspérante à l’école de laquelle je fais surtout des progrès dans l’usage des formes négatives.Mes autres compagnons sont tous marathoniens, la plupart se sont déjà alignés sur des courses longues distances de cent kilomètres, et l’élément féminin qui compose notre petite armada se révèle être, championne de France, vice championne d’Europe et cinquième au championnat du monde de la discipline…Il y a de ces moments délicats dans l’existence où les relations se définissent pour toujours…
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Se déplacer en Islande au milieu de l’hiver boréal procède assurément d’une expédition polaire. Il faut savoir oublier son ego pour avoir une chance de survivre et prendre conscience que la réussite d’une telle entreprise ne peut être mise qu’au compte commun " Combien d’années encore pour avoir tout à fait raison de ce moi qui fait obstacle à tout ? "Seule la cohésion du groupe, seule la symbiose dégagée par l’ensemble de ses membres, seule la synergie développée par l’équipe peuvent espérer surmonter les difficultés techniques, s’affranchir des douleurs physiques, vaincre la détresse morale. Mes compagnons font preuve d’une nature hors du commun où chaque revers de fortune fournit de nouveaux sujets de rebondissement. Ce sont de belles personnalités avec un sens aigu de la gratuité et dont l’idée de grandeur sait se manifester dans la simplicité." Chacun est l’ombre de tous " écrivait Paul Eluard, chaque homme est donc comptable de l’autre et cette constatation, loin de marquer notre dépendance commune, vient renforcer notre humilité et tisser étroitement les liens fraternels qui nous unissent.Nous sommes au quatrième jour d’une nuit incertaine peuplée d’ombres fugitives. Des chapelles de village brillent dans le chaos clair-obscur de la campagne islandaise. Comme des phares en mer qui guident vers le salut, ce sont des étincelles de vie perdues dans la tempête. Petites oasis de lumière bleue. Des lucioles de bonheur qui invitent les passants que nous sommes à plus de retenue. Elles jalonnent la route qui nous sépare d’Akureyri, capitale du Nord et point de départ de notre folle équipée. Ma mémoire se raccroche à tous ces clochetons, aux étangs immobiles brillant de l’intérieur sous la lune blafarde, au cocon douillet, chaud et sécurisant du 4*4 qui nous conduisait au travers de la nuit vers ces espaces de solitude dans lesquels nous devions basculer le lendemain.Je repense en boucle à cette nuit douillette et m’accroche sans cesse au contact chaleureux de mes compagnons de voyage, nous nous enfoncions vers l’inconnu, blottis l’un contre l’autre, peu soucieux du passé, ignorants de l’avenir.Nous sommes au quatrième jour d’une aube maladive, battue de vents violents, au pied d’une colline à forte pente que nous devions gravir pour atteindre le plateau islandais et la voix du chauffeur, qui nous avait accompagnés jusque là, résonne encore au fond de mon cerveau. " GODA FERD ", bon voyage éructa-t-il avec un sourire aux lèvres empreint d’ironie et de respect. La langue véhiculaire est à l’image du pays, à l’image de son peuple au tempérament îlien et montagnard, fait de rudesse et d’absolu. Inchangé depuis plus d’un millénaire c’est un univers rocailleux aux tonalités animales, cassé, guttural, rompu aux conditions climatiques ambiantes. Vibrant dans l’arrière gorge aux sons d’accents fiévreux, c’est une langue dessinée pour franchir les obstacles, surmonter l’adversité, briser les chaînes des démiurges. Ici on ne communique pas au risque d’établir des frontières, on communie pour les abolir.Nous sommes au quatrième jour d’une aventure qui en comptera dix et où demain est le seul avenir qui m’intéresse.Le relief s’estompe derrière une opacité laiteuse, la terre éructe des émanations sulfureuses, la nature brûlante, bestiale, tapageuse à chaque fracture tellurique disperse dans l’atmosphère de l’écume et du gaz au travers de lèvres gercées qui s’abouchent sur un magma incandescent. Les nuages semblables à des écrans de fumée réinventent en leur sein un bestiaire de légende où chimères et dragons, dans des luttes sans fin, s’opposent à des forces démoniaques. Cette île ignore la mesure, aucune demi-teinte n’est permise au risque d’être précipité au milieu des ténèbres.A l’image d’Odin, pendu à l’arbre du monde, qui se sacrifiait pour appréhender la réalité derrière les apparences et accéder ainsi aux mystères de l’au-delà, nous nous installons peu à peu dans le provisoire et l’imprévu ; serait-ce notre seule contribution au monde qui nous entoure ? Sédentaires bercés aux sons de toutes les rumeurs, soutenus par les Elfes, fustigés par les Trolles, libérés en chemin des derniers liens qui nous unissaient au sens du formel et du qu’en dira-t-on, nomades nous sommes devenus, riches d’une nouvelle indépendance.Le temps semble élastique, c’est un temps pris hors du temps où les repères chronologiques sont absents. Mariage de glace et de feu, baignée aux influences polaires et atlantiques, l’île ne se dévoile jamais, elle se devine. Tout concourt au mal être, tout invite au malaise, la soupe diabolique aux essences sulfureuses ordonne un paysage sinistre et satanique qui ne peut et ne doit laisser indifférent. Ce sont des plaies ouvertes sur des abîmes de sang, dans l’attente d’une algèbre purificatrice qui viendrait réduire miraculeusement les fractures du squelette et panser les brûlures de cet écorché vif.
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Quatre jours que nous avons quitté les dernières traces de civilisation. Encore une heure, encore six jours. Nous devrions atteindre alors le sud de l’île, des températures plus douces, des pluies plus abondantes et l’amorce de la débâcle qui marquera de son empreinte les derniers jours de l’hiver au profit d’un printemps précoce. Ce sera aussi pour nous des journées de marche toujours plus harassante où les descentes des rivières se feront avec de l’eau tutoyant les genoux, des chaussures remplies d’eau froide avec pour seule constante ce vent assourdissant. Verrons-nous la naissance des mousses fluorescentes, des lichens multicolores à l’assaut de rochers qui déclineront une palette de noir, du gris clair au plus sombre ?Découvrirons-nous au moment du dégel les coulées d’obsidienne et la succession majestueuse des orgues basaltiques, les plaines de " sandur ", mélange de cendres et de boues noirâtres bordées par le vert tendre des premières prairies ? Entendrons-nous les chutes de Svartifoss ou celles de Hraunfossar venant s’abîmer dans les rapides de la rivière Hvita, flots chargés de cendre et de dépôts fluvio-glaciaires ? Assisterons-nous aux derniers icebergs venant se désagréger dans un fracas tonitruant au contact de l’Atlantique ?Saurons-nous apprécier l’envol des premières oies cendrées, l’arrivée des lagopèdes, des pluviers dorés, des bécassines, de l’eider ou des grands labbes ? Ce seront les premières maisons aux toits recouverts de gazon, des pièces minuscules enterrées, des fenêtres bâchées sur des cours fermées, des moutons à l’épaisse toison et, comme un long hurlement perdu dans le lointain, les hennissements stridents de quelques poneys sauvages qui marqueront alors le retour à la civilisation.
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Mais tout cela est encore bien loin. Perdu dans la tourmente, nous progressons à pas comptés dans un univers minéral fait de solitude glacée ou la vie est exsangue, dont la vie est absente, à la recherche d’un hypothétique havre de paix qui viendra calmer, l’espace d’un instant, nos plaies les plus secrètes, et regonfler la toile de toutes nos ambitions.Ce soir, sous le coup de minuit, nous nous lèverons pour admirer une aurore boréale, voile laiteux blafard qui dessine à lui seul dans le ciel la raison de notre présence.