Victoire sportive et humaine au sommet du plus haut volcan actif de la planète
Depuis deux ans, c’était devenu une obsession pour Hervé Boisson, Claude Casterot, Thierry Lienhardt, Guy Lorentz et Olivier Leclerc. Ils en avaient parlé pendant les longs mois d’organisation du voyage, ils en avaient parfois rêvé et s’étaient entraînés comme des forcenés dans la fournaise de la canicule et dans le froid de l’hiver. Pourtant malgré cette sévère préparation subsistait toujours, tapie dans les esprits de chacun, l’inquiétude lancinante de ne pas être physiquement dans la forme optimale au moment de l’ascension finale de l’Oros Del Salado à la frontière entre l’Argentine et le Chili. Aujourd’hui le rêve a pris les couleurs du réel et l’objectif fixé est atteint. Dix sept jours après avoir atterri à Santiago, trois membres de l’équipe ont marché à 6893m au sommet du plus haut volcan en activité de la planète.

A partir du Chili d’abord, de l’Argentine ensuite, cette victoire fut l’aboutissement de deux semaines et demi d’un travail précis d’acclimatation aux efforts en haute montagne. Après avoir fait connaissance avec Francisco, le guide chilien qui doit accompagner l’équipe pendant le raid, et avec le chauffeur du véhicule d’assistance, le groupe est au complet. La première base est établie à San Pedro de Atacama un village de 3000 âmes niché, à 2500 m d’altitude, au cœur d’une oasis en plein désert d’Atacama (le désert le plus aride de la planète) où trois jours sont consacrés à de longues séances de VTT sous un soleil de plomb. Le soir, en déambulant dans les rues de terre battue du village, tous se laissent envoûter par l’ambiance indolente qui se dégage de l’endroit et dégustent ces moments de douceur qui seront probablement de plus en plus rares au fil de l’avancement de l’expédition.

Les meilleures choses ayant une fin, il faut partir vers les hauteurs de la Cordillère des Andes. Le but de cette escapade est de rouler en altitude mais aussi de bivouaquer tous les soirs quelques centaines de mètres plus hauts que la veille. Le premier campement a pour cadre un superbe petit canyon à 3500m alors que le lendemain, à 4000 m d’altitude, le bivouac est situé au pied d’un volcan enneigé. Avant l’installation, Guy, pas assez fatigué par sa journée de vélo, fait le pitre en défiant à la course un nandou (une sorte d’autruche locale). Il perd sans discussion possible ! La troisième nuit, à 4500 m, le bivouac est planté au bord d’un magnifique Salar (une lagune d’eau salée piquetée de flamands roses) devant le volcan Lascar qui culmine à 5600m et qu’il faudra escalader le lendemain en guise de premier véritable entraînement à la haute montagne.
Rude journée en perspective ! Réveil à 5h du matin, thermomètre à –15° et petit déjeuner au galop…Le Lascar est encore plongé dans l’obscurité quand ils abordent les premières pentes désolées recouvertes de pierres de lave qui glissent sous les pieds. L’ascension se passe au mieux puisque l’ensemble du groupe accède au sommet et au bord de l’énorme cratère d’où se dégagent des fumeroles toxiques fort heureusement écartées par le vent. Revers de la médaille : ce vent accentue le froid déjà intense. Alors, pas question de s’attarder dans la contemplation du paysage ! Outre la joie de cette première réussite, l’autre satisfaction est que personne n’a présenté les symptômes d’un quelconque mal de l’altitude.

Il est temps de partir vers l’Argentine mais, comme l’objectif se trouve 500 km plus au sud, c’est avec le véhicule d’assistance que cette distance sera couverte. Au passage l’équipe s’octroie une journée de repos dans le parc naturel de Pan de Azucar au bord de l’océan Pacifique. Cette halte pourrait être qualifiée de journée animalière…Sur une île, face à la petite station balnéaire, vivent des pingouins, des loutres, des phoques, des pélicans et de nombreux oiseaux marins. Ces animaux se laissent approcher par la barque qui fait le tour de l’île et c’est un bonheur de les voir évoluer en liberté presque à portée de main. Le grand moment de cet intermède maritime, peut être même du voyage, restera l’observation pendant une bonne heure d’une baleine nageant en quête de nourriture à quelques mètres de la plage où étaient installées les tentes.
Vers la frontière les bivouacs, toujours aussi fabuleux, sont situés au bord de la Laguna Santa Rosa (3700m) puis sur les berges de la Laguna Verde (4300m) dont l’accès est gardé par un cheval et une vache momifiés par le froid, le sel, le soleil et le vent.. Au cœur de ces montagnes, l’homme ne peut que rester béat d’admiration devant la grandeur des paysages. Dans la pureté de l’air qui fausse complètement les notions de distance, partout où l’œil se pose ce n’est qu’une splendide et dangereuse désolation minérale dominée par des géants enneigés. Il est surprenant de voir le nombre d’animaux sauvages qui s’enfuient à l’approche des vélos. Ces régions comptent parmi les plus inhospitalières de la planète pourtant les vigognes, guanacos, renards, flamands roses, canards, nandous ou viskachas sont parfaitement adaptés à ces épouvantables conditions de vie même si la moindre faiblesse leur est immédiatement fatale. A quelques km du poste frontière chilien, dans le no man’s land qui sépare les deux pays, le véhicule d’assistance rend l’âme. Cet incident bloque l’équipe un jour et demi au poste frontière et met en lumière les incertitudes de l’organisation argentine. Par conséquent, les vélos repartent vers Copiapo avec la dépanneuse ! Le reste du voyage se fera à pieds.

En Argentine, le départ vers l’Oros a lieu à partir de Cazadero Grande. Il ne s’agit pas d’un village mais d’une bergerie de pierres sèches ramassée au sol pour donner le moins de prise possible au vent furieux qui l’assaille en permanence. Ambiance rustique garantie ! Des quartiers de viande sèchent devant la porte alors que le sol est jonché d’ossements de toutes tailles autour du corral utilisé pour rassembler les troupeaux de lamas. Surprise: il n’y aura pas de guide argentin pour monter au sommet. Infortuné Francisco ! Lui qui ne connaît pas cette voie, se retrouve avec la charge de conduire l’équipe à bon port en se fiant à un sommaire croquis de l’itinéraire et des bivouacs. Heureusement, il sera conseillé par les muletiers qui connaissent cette montagne mieux que personne. Neuf mules et quatre chevaux vont assurer le transport des sacs, du matériel de montagne, des tentes et de la nourriture jusqu’au camp 1 (5550 m). Cette caravane est conduite par Guillermo le portrait vivant du fier et noble gaucho argentin.
Jusqu’à la cascade de Choros (3830 m), la première étape, le topo fourni annonce 8H de marche mais la distance est franchie en 4H30…Etrange imprécision qui se répète le lendemain pour gagner Aguas Calientes (4250 m), autrement dit « les sources d’eau chaude ». Les sources en question sont introuvables mais le bivouac à flanc de montagne est une fois de plus sidérant de beauté ! Les muletiers y arrivent avec un adorable bébé vigogne probablement âgé de deux jours. Victor, le cuisinier, lui fait boire du lait mais hélas, abandonnée par sa mère, la pauvre bête n’a aucune chance de survie. La journée suivante est plutôt désagréable ! Le vent omniprésent commence à miner les organismes, le terrain est difficile, le manque d’oxygène se fait sentir et Francisco a du mal à trouver le bon itinéraire avec les faibles indications dont il dispose.

Au camp de base (4950 m) pour la première fois, les tentes sont installées par un froid glacial et un vent rugissant dans un décor sinistre. Et toujours pas d’Oros à l’horizon ! Cette nuit là, Hervé dort très peu mais tousse beaucoup. C’est inquiétant car ce sont des symptômes indiscutables du mal des montagnes. Tout le monde espère que les médicaments enrayeront la progression de la maladie. Pour aller au camp 1, les mules sont encore du voyage mais c’est le dernier jour car elles aussi peuvent souffrir du mal des montagnes et n’iront donc pas plus haut. Cette étape est marquée par la découverte des premiers pénitents de glace. On se demande pourquoi ces stalagmites de glace tourmentées sont nommées pénitents alors qu’elles ressemblent plutôt à de gigantesques dents de requins aiguisées par le vent… En franchissant un col, une heure avant le bivouac, une vision inoubliable s’offre aux marcheurs épuisés. Un immense serac encercle un champ de pénitents aux reflets bleutés, le tout dominant une dépression au fond de laquelle une magnifique lagune bleu turquoise semble vouloir attirer des baigneurs inconscients. Au dessus de ce joyau naturel se dresse la masse imposante de l’Oros Del Salado. Cette image du volcan tant attendu est enregistrée dans un silence quasi religieux.
Arrivés au camp, il est temps de faire un petit bilan de santé avant les deux ultimes étapes. Thierry va bien, Guy et Claude soufrent de légers maux de tête, Hervé tousse toujours mais se sent assez bien pour l’ascension tandis que Olivier moins rapide et handicapé par une contracture au molet estime plus prudent de rester au camp 1 avec Victor. Les sacs sont réduits au minimum vital et, lorsque le soleil est happé par les montagnes, le froid est instantanément si saisissant que le seul refuge est au fond des duvets. A l’aube Guillermo se joint à l’équipe pour porter les tentes et la nourriture jusqu’au camp 2 à 5900 m. A la surprise générale il déclare qu’il n’est jamais allé au sommet de l’Oros. Il est inconcevable que cet homme si humble et si sage mais si fort physiquement n’ai jamais eu la possibilité de gravir les dernières pentes de ce volcan ! Immédiatement, proposition lui est faite de se joindre au groupe et des solutions techniques sont esquissées. D’abord, la gorge nouée par l’émotion, il accepte mais à 14H, arrivé au bivouac, sa conscience professionnelle est la plus forte et à regret il préfère redescendre pour organiser le retour. Déception générale mais il faut maintenant se concentrer sur l’objectif. Tous sont fatigués bien sur mais le plus touché reste Hervé. Sa toux caverneuse, son manque d’appétit et ses maux de tête ne sont pas de bon augure. A l’issue d’une longue discussion il choisit de prendre sa décision le lendemain. Le réveil étant fixé à 2H30 tout le monde se couche de bonne heure !
Hervé et Claude dorment bien, Guy et Thierry pas du tout ! A 4H le signal du départ est donné. Tout de suite les problèmes commencent…Claude a des soucis avec ses crampons, Francisco est épuisé et Guy doit le suppléer en tête de file tandis que Hervé, qui a finalement décidé de tenter le diable, s’essouffle trop rapidement. Au sommet d’un premier mur de 500m de dénivelé Guy et Thierry attendent une demi-heure dans un froid terrifiant qui doit certainement friser les –40°. Hervé commence à cracher du sang alors Francisco redescend en catastrophe avec lui jusqu’au camp 1. Claude qui n’a plus qu’un crampon souffre de gelures au pouce droit, aux orteils et au nez mais continue vaille que vaille. Le trio rescapé progresse maintenant dans des souffrances et des conditions bien pires que tout ce qui avait été imaginé. Tous ceux qui ont gravi l’Oros del Salado et l’Aconcagua (le plus haut sommet de l’Amérique du Sud qui culmine à 7060m) affirment que l’ascension de ce dernier est beaucoup moins éprouvante que celle de l’Oros. On ne sait pas exactement pourquoi mais la raison le plus souvent invoquée est que sur les pentes du volcan stagnent des vapeurs toxiques qui, ajoutées à la raréfaction de l’oxygène, augmentent encore les difficultés. Le jour se lève et apporte la confirmation de la validité de l’itinéraire mais Thierry réalise que ses mains sont paralysées par le froid. Epuisés moralement et physiquement, transis jusqu’aux os, Claude, Guy et Thierry atteignent le sommet à 9H30. Après les étreintes d’usage et une rapide séance photo pour immortaliser ce grand moment, la descente commence aussitôt pour échapper au froid polaire encore accentué par les bourrasques déchaînées. Pendant le retour la fatigue qui embrume les esprits rend confuse la compréhension de ce qui vient d’être réalisé. En fait, la préoccupation principale est de connaître l’état de santé de Hervé. Le bonheur de la réussite ne peut exister que si ses problèmes pulmonaires sont sans gravité. En arrivant au camp Hervé, Olivier, Victor et Guillermo explosent de joie et congratulent les vainqueur de l’Oros Del Salado.
Hervé va un peu mieux mais à cette altitude il ne peut de toute façon pas guérir. Une descente immédiate est indispensable alors Guillermo, le dévoué et irremplaçable Guillermo, redescend jusqu’au bivouac de Aguas Calientes 1300m plus bas pour chercher une mule et un cheval. Il revient avec les montures et ,vers 20h en ayant avalé un bol d’eau chaude coloré par un reste de sachet de soupe, Hervé, Guillermo et Francisco quittent le groupe après quelques accolades empreintes d’une douloureuse émotion. Commence alors pour eux une interminable marche nocturne qui va durer 13h jusqu’à Cazadero Grande. Ensuite ils partent en voiture jusqu’à l’hôpital de Fiambala à 120 km de là. Le médecin consulté diagnostique un début d’embolie pulmonaire et administre à Hervé une piqûre de corticoïdes. Devant la pharmacie celui-ci s’effondre inconscient sur le trottoir, victime d’un malaise cardiaque. Heureusement le médecin présent peut intervenir immédiatement et le ranimer.
De son côté, le reste de l’équipe tenaillée par l’inquiétude a entamé la descente avec l’objectif de rejoindre au plus vite Hervé pour connaître son état de santé. Le ventre creux (depuis la veille il n’y a plus de nourriture) sans guide, sans moyen de communication, abrutis de chaleur et de fatigue, le retour est infernal. Le lendemain, après avoir erré à moitié conscients dans une plaine interminable, la bergerie est enfin atteinte. Le temps de charger les sacs et le matériel dans une camionnette, c’est vers 18h que le groupe se reconstitue entièrement à Fiambala. La grande nouvelle, celle que tous espéraient du fond du cœur, est que Hervé, bien que restant très faible, va nettement mieux et ne devrait pas subir de séquelles à la suite de ses déboires.

Le soir, Victor et Guillermo préparent un barbecue exceptionnel aux thermes de Fiambala : une magnifique soirée entre frères argentins, chilien et français. Hervé, qui avait bien noté que Guillermo marchait en haute montagne avec des chaussures que dans nos sociétés d’abondance on ne mettrait même pas pour aller en forêt le dimanche matin, offre ses chaussures à Guillermo qui ne peut retenir ses larmes. D’ailleurs personne ne peut retenir ses larmes. La suite de ces émouvantes heures magiques fera désormais partie des plus forts moments que chacun gardera au fond de l’âme. Le paradoxal de l’histoire est là : tous ont travaillé dur pour une grande aventure sportive, pour être la troisième et dernière expédition de l’année à vaincre l’Oros par la face argentine et que reste-t’il une fois le but atteind ? Une grande aventure humaine probablement plus forte que toutes les souffrances endurées pour la fierté d’avoir posé les pieds sur un volcan qui culmine à 6893 m d’altitude.
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